Pédocriminalité. « L’Église catholique a longtemps ignoré ses victimes »

Publié jeudi, 16 janvier 2020 ‐ L'Humanité

Au terme de quatre jours d’audience, on en sait un peu plus sur la personnalité de Bernard Preynat. Alors que les témoignages accablants de ses victimes se sont succédé devant le tribunal correctionnel de Lyon, l’ex-prêtre de 74 ans a reconnu partiellement les faits, formulé des excuses, mais aussi pointé la responsabilité de sa hiérarchie. « On aurait dû m’aider… On m’a laissé devenir prêtre », a-t-il expliqué, mercredi. Historien, Claude Langlois examine précisément ce sujet dans son livre (1) paru jeudi.
Le procès Preynat revêt-il un caractère singulier à vos yeux ?
Claude Langlois L’affaire Preynat est loin d’être la première en matière de pédophilie dans l’Église française. En 2000, le père Bisset avait été condamné à dix-huit ans de réclusion dans le Calvados après qu’un homme de 24 ans eut dénoncé des actes infligés à partir de ses 12 ans. Lors du procès, Mgr Pican, supérieur hiérarchique de l’accusé, avait été entendu comme témoin. Puis condamné pour non-dénonciation. Ce fut la première condamnation d’un évêque en France depuis la Révolution. Une histoire qui rappelle celle de l’ex-père Preynat et du cardinal Barbarin. Un élément intéressant dans l’affaire Preynat tient au contexte du scoutisme dans la France de l’après-1968. C’est à cette période que le vicaire est autorisé à créer un groupe de scouts pour tenir les garçons de la « bonne société » à l’écart des « débordements » de l’époque. Avant, les scouts étaient encadrés par des laïcs, et les dérives pédophiles y avaient moins leur place…
Comment expliquer ces abus sexuels massifs dans l’Église ?
Claude Langlois Je ne suis pas sûr que la pédophilie soit l’apanage des gens d’église. Dans un récent rapport, des parlementaires ont aussi pointé le monde du sport, par exemple. Là aussi, le silence faisait loi. Mais on a tendance à être plus choqué par les dérives au sein de l’Église catholique, car ses représentants se permettent de prôner des recommandations en termes de comportement sexuel, notamment la chasteté pour ses représentants… L’Église a aussi toujours voulu « gérer en interne » ce qu’elle nommait les « cas malheureux ». Ainsi la création en 1950 de l’Entraide sacerdotale avait pour but d’apporter une aide aux prêtres qui étaient victimes d’addictions ou ne respectaient pas le vœu de chasteté. Deux cliniques avaient même été ouvertes en région parisienne, avec des médecins, des psychiatres et même des psychanalystes. Mais il faut dire que, jusqu’à l’arrivée de Benoît XVI, la question de la pédophilie est toujours restée à l’arrière-plan par rapport aux problèmes de la crise des vocations ou du Pacs, par exemple, qui préoccupaient davantage les instances que le sort des victimes de prêtres pédophiles.
L’obligation de célibat des prêtres est-elle en cause ?
Claude Langlois C’est le rapport entre sexe et pouvoir au sein de l’Église qui est problématique. Le pouvoir est dévolu aux abstinents, tandis que leurs ouailles peuvent être actives sexuellement. On pourrait penser que, sur le temps long, les religions comme le protestantisme ou la branche orthodoxe du catholicisme (Chrétiens d’Orient), où le mariage est permis pour les prêtres, ont « capté » les vocations de ceux pour qui la sexualité n’était pas pathologique. Ainsi, une plus forte proportion de ceux qui ont une sexualité déviante ont pu se retrouver dans l’Église catholique.
Pourquoi le sort des victimes a-t-il été ignoré si longtemps ?
Claude Langlois Il faut remettre les choses dans leur contexte : en 1977, Sartre, Matzneff et d’autres figures du milieu intellectuel signaient des pétitions contre la condamnation d’hommes qui avaient eu des relations sexuelles avec des mineurs… On ne verrait plus cela aujourd’hui. Paradoxalement, l’Église était moins « libérale » puisque, dans le cadre de mes recherches, j’ai pu consulter une note d’un responsable de l’Entraide sacerdotale, datant de 1972, qui stipulait que « les pédophiles (devaient) être éloignés ou sortir (eux-mêmes) de l’Église ». On peut dire que l’Église a tenté de protéger les victimes que produisait la société, tout en ignorant celles qu’elle-même engendrait. Aujourd’hui, le temps est venu des réparations. C’est une bonne chose.
(1) On savait, mais quoi ? La pédophilie dans l’Église de la Révolution à nos jours, de Claude Langlois, Le Seuil, 240 pages, 20 euros.

Tag: #Entretien #Société

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