Jean-Pierre Marielle: «J’adore ça, jouer les cons»

Publié mercredi, 24 avril 2019 ‐ Le Figaro

Cet article a été publié le 19 novembre 2010
Rencontrer Jean-Pierre Marielle, c’est se préparer à écouter la chanson sublime d’un fantasque baryton. L’homme ne parle pas: de la musique sort de sa bouche, ponctuée régulièrement de gras éclats de rire plus caverneux encore. Le voir pour de vrai, c’est approcher et contempler l’acteur génial qui a su si bien habiter un cinéma français différent parce que poétique, fou, fantaisiste, sordide, courageux. Celui de Blier, de Séria, de Berri. Gynécologue écœuré chez le premier, vendeur itinérant de parapluies chez le deuxième, héros de Marcel Aymé grâce au dernier, Marielle a souvent incarné avec une grâce infinie le Français moyen rêveur, naïf, un peu ridicule, très attachant. Grande gueule mais petit homme.
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LE FIGARO MAGAZINE - Dans votre livre, il est beaucoup question de vos rencontres...
Jean-Pierre MARIELLE - Mes amis, bien sûr. Tous rencontrés lorsque nous faisions du théâtre, il y a des lustres. Bernard Fresson, Delphine Seyrig, Jean Rochefort, Michael Lonsdale... Il faut que je demande à ma femme. (Il appelle) Agathe! (Agathe Natanson, qui jouait dans Oscar avec Louis de Funès, ndlr). (Il hurle) Agaaaathe! Ben alors? Mais elle est barrée ou quoi?! (Agathe arrive) Ma chérie, tu ne m’entendais pas? Tu étais au téléphone?! Aide-moi un peu: qui y avait-il d’autre, que je n’oublie personne? Rochefort, Lonsdale, Cremer...?
Agathe Natanson - Pierre Vernier, Françoise Fabian, Claude Brasseur...
Jean-Pierre Marielle - Mais bien sûr, et puis naturellement Belmondo. Ce sont mes amis de jeunesse, et nous ne nous sommes jamais quittés. Les gens me demandent la raison de cette éclosion de talents, mais c’est toujours comme ça: il y a à certains moments, quand personne ne s’y attend, une génération d’acteurs qui apparaît spontanément. Des groupes se forment. Parfois, il ne se passe rien au Conservatoire pendant des années et, soudain, on voit surgir dix personnes en même temps!
Vous être très fidèle en amitié, n’est-ce pas?
Oui, mais ce n’est pas particulièrement remarquable: quand on a la chance de faire les bonnes rencontres, on les garde. Encore faut-il pouvoir le faire, parce qu’au bout d’un moment, il y en a pas mal qui décanillent. Je connais des gens de mon âge - près de 80 ans - qui n’ont plus d’amis parce qu’ils sont tous morts... C’est pas la joie, hein?
Vous avez quitté le théâtre pour le cinéma, et vous avez participé à quelques-uns des films les plus curieux de l’époque, comme Calmos, de Bertrand Blier. Quel souvenir en gardez-vous?
Blier est un véritable auteur. Il a cet humour si particulier, une façon de filmer splendide. J’ai fait plusieurs films avec lui et Calmos (charge antiféministe délirante, ndlr) était l’un des plus dingues. Blier a un ton. Il existe. Un film comme Calmos ne pourrait plus se faire aujourd’hui. Je me souviens avoir lu le scénario et avoir été enchanté, parce que j’ai toujours aimé les auteurs un peu particuliers.
Comme Joël Séria, qui vous a offert trois de vos plus grands rôles (Charlie et ses deux nénettes, Les Galettes de Pont-Aven, Comme la lune, ndlr)?
Oh oui. Il est à part. Séria, comme Blier, est un auteur, un poète. (Il déclame une réplique des «Galettes»...) «Ah, tu sens la pisse toi, pas l’eau bénite.» C’est beau comme du Céline, non? C’est du Mort à crédit! D’ailleurs, savez-vous que ma première épouse prenait des leçons de danse à Meudon, chez Lucette Almanzor? Je l’y accompagnais, elle y allait avec sa sœur. Lorsqu’elles sonnaient à la porte, Céline apparaissait et disait: «Aaaaah, mes jeunes fiiiilles.» C’était très joli. Elles étaient ravissantes, alors il était content. Je n’ai jamais osé lui parler! Mais je l’ai vu, c’est déjà beaucoup.
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Il vous est arrivé de tourner pour la télévision. Dans Bouvard et Pécuchet, on vous sentait jubiler...
Oh lala! on s’est régalés avec Carmet. Le texte est tellement extraordinaire. Il y a Titus et Bérénice, Roméo et Juliette, et Bouvard et Pécuchet, non? C’est un couple historique! Et puis j’adore jouer ces personnages un peu bizarres, un peu ratés...
Un peu naïfs?
Ouais, un peu débiles même, vous pouvez le dire! Ah! Ah! J’adore ça, jouer les cons! Et puis ça me convient bien, en plus. J’ai pas à forcer sur la composition!
Dans Uranus, on est un peu dans le même registre.
J’ai été très déçu que le film n’ait pas de succès: Marcel Aymé, quand même, faut pas déconner, c’est un géant! J’ai eu l’honneur de le rencontrer. C’est vieux, tout ça. Vous n’allez tout de même pas me demander quels souvenirs je garde de l’époque où je jouais dans le cinéma muet?!
Le décalage entre les personnages un peu beaufs qui vous ont rendu célèbre et le fan de Beckett et Pinter que vous êtes est-il pesant?
Ça n’a jamais été un problème pour moi. Je peux m’amuser en jouant dans Dupont Lajoie ou Un moment d’égarement et, quand je rentre chez moi, me mettre un film de Bergman, puis me plonger dans Proust. C’était pareil pour Audiard, avec qui j’ai travaillé: on le prenait pour ce titi gouailleur alors que c’était un homme très fin et très cultivé.
Vous avez tourné plusieurs films avec Noiret, Rochefort. On a l’impression que vous avez toujours joué avec des copains...
Oh! oui, c’est capital. J’ai eu beaucoup de chance: les metteurs en scène avec qui j’ai travaillé aimaient la même famille d’acteurs. Du coup, on se retrouvait en bande. Et puis, travailler avec des cons, c’est la plaie. Je tâche de le faire le moins souvent possible. Je vais vous dire, ça a commencé très jeune: quand ça va pas, je me tire, et quand on me fait chier, je tire!
On découvre dans votre livre un amour fou du jazz...
Bien sûr! C’est ma grande sœur, qui était membre du Hot Club de France, qui m’a fait découvrir cette musique, elle m’emmenait aux concerts. Elle est toujours parmi nous. Elle a 92 ans, elle conduit sa voiture, et je peux vous dire qu’elle boit de bons coups! J’ai découvert le jazz enfant, j’ai tout de suite adoré. (Il désigne sa belle collection de disques.) Charlie Parker, Dexter Gordon, Duke Ellington, ils sont tous là! Parfois, ils sortent de leurs rayonnages, on se serre la main et on va fumer un joint dans le jardin (rires)! Oui, la musique, c’est très important. D’ailleurs, petit, je faisais du piano, que j’aimais beaucoup, jusqu’à ce que ma professeur me renverse de la soupe bouillante sur la main. Après, plus de piano! Je me suis mis à l’harmonica (soupir)... Notez, c’est mieux que l’accordéon!
Et la lecture?
J’étais pensionnaire au lycée de Dijon, que vouliez-vous que je fasse? Je lisais, je lisais encore et encore. Balzac, Flaubert, Léautaud, Céline. J’avais un professeur de lettres, M. Jacques, qui tenait un restaurant: La Potée Bourguignonne. Un agrégé de lettres qui faisait la cuisine le soir! Il était formidable et m’a fait aimer la lecture. C’était un professeur poète; ce sont les meilleurs.
Et votre voix? On dirait qu’il y a une sorte de grotte dans votre bouche, une caverne...
Oh, oh! il est fou, lui! Oh! non, je ne sais pas d’où ça vient, c’est naturel. Enfin si, ça vient de mon père. Je n’ai jamais travaillé ma voix, non, non!
Comment expliquez-vous votre popularité?
Je ne sais pas pourquoi, les gens me trouvent sympathique, oui. Ils sont très gentils avec moi. Je suppose qu’ils doivent se dire que je suis comme eux, j’en fais pas des tonnes, quoi. Par exemple, je vais dans un bistro, pas loin de chez moi, à Boulogne. Y a des poivrots, des habitués. Je vais au comptoir, et ils me disent: «Ah ben alors, comment ça va en ce moment? Ça fait longtemps qu’on vous voit plus! Z’êtes toujours dans le métier?» «Oui, oui, ça va», je fais. Puis ils passent au tutoiement: «Tu bois un coup?» «Ben si tu veux, je dis. Un coup de blanc, allons-y, je suis pas contre.» C’est très sympathique, vous voyez...
On doute que vous rencontriez des gens qui se comportent mal avec vous...
Ah ben, de n’importe quelle façon, ils ont pas intérêt! A moins que ce soient des champions du monde...

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